Il est minuit passé. Je suis allongé dans mon sac de couchage au refuge des Mouflons, à 3 200 mètres dans le Haut Atlas marocain. Je viens de faire 1 500 mètres de dénivelé sur un pierrier en Vibram FiveFingers — ces chaussures minimalistes que j'avais eu la bonne idée de tester sur deux semaines de trek.
Mes mollets brûlent. J'ai bu trois tasses de thé à la menthe. La tente sent la transpiration et le thym sauvage.
Je n'arrive pas à dormir.
Ce qui se passe quand le monde s'arrête
À Bayonne, ma journée type : cabinet de 8h à 19h, une vingtaine de patients, quelques séances de coaching en soirée. Le soir, le téléphone, les réseaux, les informations. La tête ne s'arrête pas vraiment.
Là, il n'y a rien. Pas de réseau. Pas de notifications. Le seul bruit est le vent qui descend du massif et fait tressaillir la toile. En bas, dans le village d'Imlil où Brahim nous a accueillis la veille, tout le monde dort depuis longtemps.
Je n'ai rien à faire.
C'est une sensation étrange, pour quelqu'un dont le cerveau tourne en permanence. Pas désagréable. Juste inhabituelle.
Le projet qui attendait
Depuis des mois, j'avais une idée dans la tête. Une association qui mêlerait des défis sportifs et une aide concrète sur le terrain. Pas une ONG. Pas une collecte en ligne. Quelque chose de physique — aller, porter, construire.
J'en avais parlé à quelques personnes. J'avais des convictions dessus. Mais je n'avais pas écrit une seule ligne.
La procrastination est une chose étrange. Elle ne ressemble pas à de la paresse. Elle ressemble à de l'occupation permanente — toujours quelque chose d'urgent, toujours une raison de remettre à demain ce qui n'est pas encore urgent.
Cette nuit-là, à 3 200 mètres, avec rien d'autre à faire et nulle part où aller, j'ai ouvert mon carnet. Et j'ai écrit.
En moins d'une heure, j'avais les grandes lignes d'Active Human Adventure sur le papier.
« Il se passe des choses extraordinaires quand vous êtes coupé du monde et que votre esprit n'est plus perturbé par les soucis et la routine. »
Houcine et les pierres des batcaves
Dans la journée, en montant depuis Imlil, on avait croisé un étal en bord de chemin. Des pierres qui semblaient banales de l'extérieur — grises, rondes, ordinaires. Houcine, le vendeur, en ouvrait une en deux avec un marteau. À l'intérieur : des cristaux violets, rouges, blancs.
J'ai une collection de cailloux du monde entier. Mais je n'achète jamais. Je préfère trouver moi-même, au hasard des chemins — c'est comme ça qu'ils ont une histoire.
Alors j'ai demandé à Houcine d'où venaient ces pierres. Il m'a expliqué : des grottes dans les flancs de l'Atlas, accessibles seulement à des spécialistes qui connaissent les passages. Des hommes qui passent des journées à ramper dans l'obscurité à la recherche de filons de cristaux.
Depuis cette conversation, j'ai un projet en tête : revenir passer une semaine dans ces grottes. Apprendre avec ces gens. Pas de la géologie depuis un manuel — de la géologie depuis l'intérieur de la montagne.
Ce genre de rencontre ne s'achète pas. Elle n'est pas dans les circuits classiques. Elle arrive quand on ralentit assez pour poser une question à un étal en bord de chemin.
Éric Loizeau et ce que j'ai appris cette nuit-là
Quelques mois avant ce trek, j'avais rencontré Éric Loizeau lors d'une présentation de projet humanitaire au palais des congrès de Biarritz. Je ne savais pas qui il était. On avait discuté une heure. Je l'avais trouvé d'une humilité rare.
C'est après que j'avais appris son parcours : presque trente ans de courses transocéaniques, six tours du monde en solitaire, suivi de vingt ans d'alpinisme. Il avait écrit un livre sur son ascension. Je l'avais emmené dans mon sac.
Cette nuit-là au refuge, après avoir écrit le projet, je l'ai lu pendant deux heures.
Ce que j'ai appris n'était pas dans le livre. C'était dans la situation : que les idées qui restent dans la tête pendant des mois sans avancer ne manquent pas de substance. Elles manquent de silence.
Le trek dans le Haut Atlas marocain est une des expériences qu'Active Human Adventure propose au Maroc. Pas pour le sommet. Pour ce qui se passe quand le monde s'arrête et que quelque chose d'important peut enfin commencer.
Si toi aussi tu as un projet qui attend depuis trop longtemps, peut-être qu'il a juste besoin d'une montagne et d'une nuit sans réseau.
